La rédaction de Politis a consacré un dossier aux logiciels libres, à l’occasion du rejet de la directive européenne sur les brevets logiciels, le 7 juillet 2005. Nous reproduisons ci-dessous l’introduction de Christine Tréguier.
Christine Tréguier
Le Parlement européen vient de rejeter la directive européenne sur les brevets logiciels : c’est une bonne nouvelle pour les logiciels libres. Ceux-ci, quoi qu’en disent les multinationales de l’informatique, ont de sérieux atouts en matière de sûreté, d’indépendance technologique et de vie privée. Retour sur les combats en faveur du système libre, conseils et mode d’emploi pour équiper soi-même son ordinateur.
Le 6 juillet, le Parlement européen a rejeté en seconde lecture la directive sur les brevets logiciels. C’est un épisode heureux de la guerre commerciale engagée depuis plus de dix ans par les multinationales de l’informatique contre les logiciels libres. Toutes les armes sont bonnes contre ces concurrents indésirables : campagne de dénigrement, lobbying acharné à Bruxelles... Bill Gates a toujours tiré à boulets rouges sur le « libre », n’hésitant pas à proposer aux ministères européens d’énormes ristournes sur ses produits ou à financer des campagnes de marketing internationales mettant en cause la sécurité ou le coût financier des logiciels libres. En novembre 2004, il pointait du doigt le mouvement du libre, traitant ses promoteurs de dangereux « communistes du XXIe siècle ». Cette virulence traduit l’importance des enjeux de la bataille qui oppose les tenants de la philosophie dite « propriétaire », dont le PDG de Microsoft est le plus éminent représentant, au mouvement du libre.
Pour les premiers, la garantie de retour sur investissement que représente le brevet est la condition sine qua non de la recherche et du développement, et la garantie de qualité du produit. Ce qui les conduit à ne pas dévoiler les sources (le code des programmes), et laisse l’utilisateur otage du fabricant pour tout problème technique ou développement spécifique. A contrario, le logiciel libre (LL) s’est construit sur une philosophie de partage et de liberté. Tout le monde est libre d’utiliser, d’étudier, de redistribuer et d’améliorer le code, et plus nombreux sont ceux qui y travaillent, plus performants sont les programmes [1].
Certaines entreprises préfèrent employer le terme de « sources ouvertes » (open source). Elles parlent des mêmes outils, mais d’une manière différente, mettant plus volontiers en avant le moindre coût, la plus-value qualitative ou l’avantage marketing, afin de séduire des clients et des investisseurs qui n’ont cure du modèle politique et social mis en avant par le mouvement des LL. Les LL et les sources ouvertes ont la même pierre angulaire : la General Public Licence (GPL), le contrat conclu avec les utilisateurs de ces logiciels. Elle repose sur le principe du partage à l’identique. Quiconque modifie, améliore, réutilise le code d’un LL ne peut pas se l’approprier, puisqu’il est tenu de remettre le fruit de son travail sous GPL. Ce qui n’est absolument pas antinomique avec une utilisation commerciale. Rappelons-le, libre ne veut pas dire gratuit, et n’interdit pas de faire des bénéfices. Les multinationales tentent bien sûr d’attaquer l’os. Si certaines, comme Sun, ont bien compris l’intérêt commercial d’une alliance avec la communauté du libre, elles ne désespèrent pas de contourner la rigueur (parfois un peu dogmatique) des défenseurs de la GPL, en proposant une autre licence.
La force subversive des LL tient à leurs atouts stratégiques. Leur premier argument est qu’ils coûtent moins cher. C’est vrai pour un particulier (voir p 13), mais cette réalité est à nuancer. Les adopter suppose, pour une société ou une administration, un investissement de départ non négligeable (achat des distributions sur CD et services) mais ils permettront ensuite de réduire les dépenses et surtout d’avoir la maîtrise de l’évolution du système informatique et une indépendance vis-à-vis du prestataire d’origine. La copie et le téléchargement étant autorisés, l’équipement d’une école ou d’un village est moins coûteux. Cette facilité d’accès est un facteur essentiel pour l’informatisation des zones défavorisées, qu’il s’agisse de celles des grandes métropoles occidentales ou des pays du Sud. De nombreuses expérimentations sont en cours en Afrique (où Microsoft offre ses logiciels gratuitement pour appâter le client et lui faire ensuite payer le prix fort). Le modèle du genre est le Brésil : Lula a lancé en mars 2004 un vaste programme stratégique de passage aux LL. Lors du Forum international LL, il déclarait [2] : « Le gouvernement brésilien réaffirme sa décision de migrer largement son parc informatique vers le logiciel libre... L’innovation technologique est un élément essentiel pour permettre au Brésil de continuer à vaincre les enjeux du développement. »
Le deuxième argument est la sécurité. S’il est faux de dire que les LL sont sûrs à 100 % (aucun programme ou machine ne l’est), il est plus aisé de détecter et de corriger les failles d’un système lorsqu’une communauté d’experts se penche sur le code que lorsqu’on a affaire à une « boîte noire » totalement fermée. Autre avantage : l’absence de virus s’attaquant à Linux, en raison de son architecture même. Côté Microsoft, les failles sont nombreuses et connues, et les fabricants de virus s’empressent de les exploiter. Preuve s’il en faut de la fiabilité des LL : Linux est le système d’exploitation (OS) qui a connu la plus forte croissance avec au moins 80 % des serveurs mondiaux équipés. La transparence du code permet également de s’assurer que le fabricant n’introduit pas volontairement ou sur demande des services de « porte dérobée » ou de programmes espions destinés à surveiller ou à capter des données.
Lire la suite et l’ensemble de notre dossier dans Politis n° 861.
Notes :
[1] www.gnu.org/philosophy/free-sw.fr.html
[2] www.gnu.org/philosophy/free-software-for-freedom.fr.html