Jean-Dominique Delaveau
Brevetabilité, monde du « libre », téléchargement sauvage, la guerre des programmes a commencé dans le cyberespace. Elle semble opposer les deux conceptions de la richesse qui distinguent également capitalisme et économie sociale : profits financiers d’un côté, richesses humaines et culturelles de l’autre. Mais la réalité n’est pas si simple...
D’un côté Bill Gates et Microsoft (valeur boursière 2005 : 261 229 250 000,00 $). De l’autre, les logiciels libres et coopératifs du type Linux, souvent gratuits, qui rongent peu à peu les parts de marché de Microsoft. Ainsi, pour surfer sur le Web, Fire-Fox Mozilla est en train de dévorer à grande vitesse le toujours leader du marché Microsoft Explorer. Tous deux sont gratuits mais le rejeton de Bill Gates traîne désormais avec lui une mauvaise image (virus, stratégie monopolistique, arrangements douteux, logiciels espions...).
Second combat : le téléchargement illégal de musique et de films via l’échange de fichiers sur Internet. Il oppose les grands majors comme Sony, Disney ou Virgin aux rois du piratage et aux amateurs de copie privée coopérative en peer to peer. Keren Ann, Jean-Louis Aubert, Benabar, Khaled ou Chedid (Matthieu), notamment, ont signé en février, dans le Nouvel Observateur l’appel Libérez la musique. Corneille, Renaud, Françoise Hardy ou Chedid (Louis), entre autres, l’ont combattu sur des affiches de leurs majors...
Troisième affrontement : la brevetabilité des logiciels, c’est- à-dire la possibilité de ne plus les considérer comme de simples oeuvres de l’esprit, accessibles à tous sous réserve que leurs auteurs perçoivent de justes royalties, mais comme des inventions dont l’utilisation ne pourrait se passer de l’autorisation et de la rémunération des auteurs et des sociétés éditrices. Selon Michel Rocard, dans Le Monde du 17 février 2005, « l’enjeu — selon que la brevetabilité est géné- ralisée à tous les logiciels ou qu’elle est restreinte — se situerait entre 35 et 40 milliards de dollars par an de redevances ».
Rapporteur sur cette question de la commission des affaires juridiques du Parlement de Strasbourg, l’ancien Premier ministre, infatigable Don Quichotte des causes pas faciles à gagner, s’est fait le héraut d’une conception limitée de la brevetabilité, réservée aux logiciels faisant directement et spécifiquement fonctionner des produits ou services industriels. Entre le parlement d’un côté et les lobbies appuyés par la commission et certains gouvernements, le match dure encore...
Deux visions du monde
Comme à Seattle puis à Cancun sur le thème de l’organisation mondiale du commerce, on peut lire derrière ces combats, l’affrontement entre néo-libéraux et altermondialistes. La bonne nouvelle, pour ceux qui rêvent d’un développement humain, démocratique et durable plus équitable, c’est que les grandes entreprises transnationales et leurs actionnaires ne sont plus les seules, de manière incontrôlée, à tirer unilatéralement profit d’une marchandisation et d’une normalisation toujours croissantes de la culture, l’informatique, l’intelligence... Les développeurs des logiciels type Unix coopèrent non pour l’argent mais pour le plaisir de la découverte et du progrès scientifique. De plus en plus d’artistes éditent et commercialisent directement leurs oeuvres sur le Net, sans passer par les multinationales, désormais sur la défensive : on les a vues s’affoler, menacer, multiplier les procès et les intimidations contre les pirates, mettre en oeuvre à une vitesse record des systèmes de téléchargement payants pour concurrencer les systèmes gratuits. Leur puissance de feu industrielle, médiatique et commerciale reste considérable mais leurs profits sont en baisse et elles apparaissent de moins en moins comme les garants qu’elles prétendent être du financement des artistes et de la diversité culturelle.
Un enjeu de société
D’Apple à Google en passant par Yahoo et CNN, l’histoire tourmentée du secteur des nouvelles technologies est pleine de success stories passées en quelques mois du fond des chambres d’étudiants aux sommets du Nasdaq et de Wall Street. L’évolution technologique est sur ce plan révolutionnaire : pourvu qu’il ait des idées nouvelles, n’importe qui peut rivaliser avec les plus grandes sociétés transnationales et avec les pouvoirs publics... Si cela fragilise l’establishment économique et politique, cela permet aussi, progressivement, l’invention de l’« autre monde possible ». Un village planétaire où l’économie serait sociale et solidaire, au service des hommes, où les richesses, partagées entre Nord et Sud, ne seraient pas que monétaires, où l’art et les artistes seraient entretenus par la Cité en échange de ce qu’ils lui apportent.
Rêves et utopie ?
Mais après tout, Internet il y a trente ans n’était-il pas aussi une utopie ? Les chercheurs sont à l’oeuvre et travaillent en réseaux dans le monde entier. En France, outre l’équipe de Patrick Viveret, attachée à construire de nouveaux indicateurs de richesse, on notera particulièrement les travaux de l’association Vecam « qui cherche à mobiliser les technologies de l’information et de la communication au service de la transformation des sociétés contemporaines ».
Créée en 1995, à l’initiative de la revue Transversales Science Culture et de la Fondation Charles Léopold Mayer, elle compte parmi ses principaux animateurs Valérie Peugeot et Michel Briand, maire adjoint de Brest, tous deux remarquables expérimentateurs et militants des usages citoyens des TIC. Monopoles industriels, brevets, droits d’auteurs... L’utopie n’est-elle pas désormais de croire que ces verrous ont de l’avenir pour régir durablement la réalité, l’économie et le monde ?